La réussite des élèves : contextes familiaux, sociaux et territoriaux [Éducation & formations n° 100]

Ce numéro de la revue Éducation & formations aborde différents éléments de contexte, territorial, familial ou social, qui peuvent influer sur la réussite des élèves et les parcours.

Après une présentation qui revient sur l’historique des 99 numéros précédents, il est constitué de sept articles. Deux articles s’intéressent aux effets de pairs, l’un dans l’enseignement primaire et secondaire, le second au regard des résultats au baccalauréat. Deux autres articles proposent un focus sur des territoires spécifiques : les difficultés scolaires dans l’académie d’Amiens et le sentiment d’efficacité personnelle dans le bassin de Doullens. Deux articles se penchent sur les parcours des élèves : l’un questionne l’apport de la mesure de compétences conatives dans le processus d’orientation après la troisième, l’autre présente des résultats récents sur les trajectoires scolaires des enfants d’immigrés. Enfin, le dernier article s’intéresse au rôle spécifique des classes préparatoires dites « de proximité » et à leurs stratégies de recrutement.

La revue fête son centième numéro ! Regard rétrospectif sur près de 40 ans de publication

Claire Margaria et Caroline Simonis-Sueur

La revue Éducation & formations existe depuis près de 40 ans, et ce centième numéro est l’occasion de célébrer sa longévité mais aussi sa singularité. La revue Éducation & formations est en effet une publication institutionnelle à caractère scientifique, éditée par la direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance du ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse (MENJ-DEPP). Elle est destinée à tous les acteurs du système éducatif et à tous ceux qui s'intéressent à l'École. Le lecteur – qu’il soit cadre du ministère, statisticien, enseignant, chercheur, journaliste ou citoyen – y trouve des analyses et des réflexions concernant les élèves, les personnels de l’éducation dont les enseignants, les moyens et les coûts de l’éducation, les territoires, les établissements, l’insertion professionnelle, l’éducation et la société, etc., propres à faciliter la connaissance et la compréhension du système éducatif français, au fil de son évolution et au prisme de comparaisons internationales. Les travaux qui y sont valorisés sont le fait de chargés d’études de la DEPP ou des services statistiques académiques, mais aussi d’experts et de chercheurs, nationaux ou internationaux, dans le champ de l’éducation.
Pour fêter ce centième numéro, nous avons voulu porter un regard rétrospectif sur l’ensemble des articles qui ont été publiés dans la revue depuis sa création. Après un rappel du contexte de création de la revue, nous présenterons, grâce à une analyse lexicale couplée à une analyse documentaire, en quoi et dans quelles proportions les thématiques ont évolué au fil du temps et au gré des évolutions du système éducatif et des préoccupations sociétales.

 

Les camarades influencent-ils la réussite et le parcours des élèves ? Les effets de pairs dans l’enseignement primaire et secondaire

Olivier Monso, Denis Fougère, Pauline Givord, Claudine Pirus

En éducation, les effets de pairs résultent des différents types d’interactions entre élèves, au sein d’une même classe ou d’un même établissement. Toutefois, caractériser la nature et mesurer l’ampleur de ces interactions pose des problèmes méthodologiques substantiels. Cet article vise à présenter les difficultés relatives à la mesure des effets de pairs en éducation, ainsi que les résultats des recherches qui leur ont été consacrées dans l’enseignement primaire et secondaire. Au sein d’un établissement, les élèves sont influencés par la composition socio-économique et le niveau scolaire de leurs pairs. Les élèves de milieu défavorisé, ou en difficulté scolaire, y sont en général plus sensibles. En raison de tels effets, la ségrégation entre et au sein des établissements est susceptible d’aggraver les inégalités scolaires. Les résultats des recherches relatives aux effets de pairs ne sont toutefois pas convergents.

Élèves hétérogènes, pairs hétérogènes. Quels effets sur les résultats au baccalauréat ?

Béatrice Boutchenik, Sophie Maillard

Les notes au baccalauréat d’un élève sont-elles influencées par le niveau de ses camarades de classe de terminale ? Nous utilisons des données administratives exhaustives anonymisées permettant un suivi longitudinal de la scolarité des élèves pour évaluer les effets de pairs en classe de terminale sur les résultats au baccalauréat entre 2010 et 2016. Nous autorisons l’effet des pairs à varier en fonction du niveau initial de l’élève, tel que mesuré par sa note au brevet des collèges, et nous avons recours à une typologie de classes pour étudier l’effet de la composition globale de la classe. Nous nous appuyons sur la variabilité entre classes et entre cohortes à lycée et série donnés, et nous restreignons l’analyse à un échantillon de lycées au sein desquels nous n’identifions pas de politique de classes de niveau. Une proportion élevée de bons élèves dans la classe est surtout profitable aux plus faibles, et peut même être défavorable pour les autres pairs de niveau élevé. Nous simulons l’effet d’une réallocation des élèves tendant vers plus de mixité scolaire dans les classes pour un établissement, une série et une année donnés. Cet effet est globalement positif, quoique limité.

Trajectoires scolaires des enfants d’immigrés jusqu’au baccalauréat : rôle de l’origine et du genre. Résultats récents

Yaël Brinbaum

Les inégalités d’éducation figurent au coeur des débats politiques et sociaux. Pourtant, les inégalités de genre croisées à celles d’origine dans la scolarité ont été peu explorées. Comment se combinent l’origine migratoire et le genre dans la construction des inégalités scolaires ? Cet article apporte des résultats récents sur les trajectoires scolaires des enfants d’immigrés nés en France, jusqu’au baccalauréat, à partir du panel de la DEPP d’élèves entrés en sixième en 2007. Les effets combinés des origines – migratoires, sociales – et du genre sont analysés au fil de la scolarité, à l’aune de divers indicateurs : performances en sixième et en troisième, aspirations, orientations, diplômes. Des modèles statistiques visent à démêler leurs effets croisés, des caractéristiques sociodémographiques, du parcours scolaire antérieur, du contexte scolaire et des aspirations.
Les trajectoires scolaires apparaissent genrées et différenciées selon l’origine. L’avantage scolaire des filles est mis en évidence quelle que soit l’origine, au fil de la scolarité. Les écarts sexués sont d'inégale amplitude selon l'origine. Sont démontrés, par exemple, la réussite des enfants d’origine asiatique, exceptionnelle chez les filles, dès l’école primaire, et a contrario, les difficultés précoces et durables des garçons, notamment d’origine africaine.
Le taux de bacheliers a particulièrement augmenté, avec le développement du baccalauréat professionnel. À l’augmentation du taux de réussite, plus élevé parmi les filles, s’ajoute une forte différenciation à la fois selon l’origine, le genre, le type de baccalauréat et sa série. Si globalement, les enfants d’immigrés obtiennent moins le baccalauréat, certains groupes l’obtiennent autant, voire davantage. Dans les familles immigrées, les aspirations scolaires toujours très élevées, et supérieures pour les filles, contribuent à l’obtention du diplôme. Les décalages entre aspirations et réussites sont plus marqués chez les garçons, pour qui le risque de sortie sans diplôme est plus fort.

« Retard » et « sous-développement » ? Représentations et réalités des difficultés scolaires dans une académie à dominante populaire et rurale

Arnaud Desvignes, Thomas Venet

Depuis sa création en 1964, l’académie d’Amiens reste confrontée à des difficultés qui lui semblent spécifiques en termes de scolarisation et de diplomation, à savoir un taux d’échec scolaire important aux niveaux primaire, secondaire, comme supérieur, une surreprésentation des formations professionnelles courtes, dans le secondaire comme dans le supérieur. La persistance de ces difficultés sur le temps long a engendré un discours tendant à associer le qualificatif de « retard culturel picard » à l’académie d’Amiens. Or, un tel vocable, destiné à marquer les esprits, ne saurait constituer une fin en soi ou une notion opérationnelle pour qui souhaite remédier à une telle situation. Cet article a donc pour ambition de proposer des pistes nouvelles destinées à mieux percevoir les origines et les symptômes des problèmes éducatifs de l’académie de Picardie, dans le cadre d’une démarche au croisement de l’histoire et de la sociologie. Pour ce faire, nous avons notamment cherché à confronter des rapports d’inspection mobilisant des statistiques sur le temps court d’une part, avec une démarche statistique plus élaborée et sur une période plus étendue d’autre part.

L’auto-efficacité des élèves du CM2 à la classe de seconde. Le sentiment d’efficacité personnelle dans le bassin de Doullens

Lucie Mougenot, Julien Moniotte

Depuis 2016, un projet régional de recherche intitulé le projet « Preuve » (Picardie réussite éducative) vise à mieux comprendre les origines des difficultés persistantes en Picardie grâce à une approche croisée. Des données d’enquête sont recueillies dans le but de mieux cerner les particularités territoriales. L’un des axes de recherche de ce projet est focalisé sur une perspective sociocognitive, qui vise à mesurer le sentiment d’efficacité personnelle des élèves [Bandura, 2003], indicateur fortement lié à la réussite scolaire. Nous présentons ici une démarche territorialisée à partir d’une enquête menée dans le bassin de Doullens situé dans la Somme, auprès de 367 élèves du CM2 à la classe de seconde. À partir d’outils méthodologiques validés par la recherche [Blanchard, Lieury et alii, 2013], nous questionnons le sentiment d’efficacité des élèves au plan scolaire, social et lié à l’autorégulation pour observer son évolution au fil de la scolarité et ses éventuelles relations avec les pratiques culturelles des élèves. Les résultats les plus saillants orientent notre attention sur le passage du collège au lycée, moment qui semble délicat dans la mesure où les croyances des élèves en leur efficacité s’amenuisent largement.

L’orientation en apprentissage après la troisième. Quel apport de la mesure de compétences conatives ?

Marine Guillerm, Anna Testas

Les apprentis s’insèrent mieux que les lycéens professionnels à la sortie de la formation. Cela s’expliquerait au moins en partie par les avantages de la formation en entreprise (réseau professionnel, acquisition de savoir-être, proximité au monde de l’entreprise, etc.). L’accès à l’apprentissage est également sélectif. Les apprentis présentent à l’entrée de la formation des caractéristiques qui les distinguent de leurs homologues de la voie scolaire et qui pourraient expliquer les meilleures chances d’insertion à la sortie. Les différences socio-démographiques entre apprentis et lycéens professionnels sont déjà bien connues : l’apprentissage accueille moins de filles, moins d’élèves issus de famille immigrée et davantage d’enfants d’artisan, commerçant ou chef d’entreprise. Mais les différences en termes de compétences socio-comportementales entre lycéens professionnels et apprentis à l’entrée en CAP n'ont pas encore été analysées. La recherche d’un contrat d’apprentissage s’apparente à une recherche d’emploi. L’apprentissage pourrait donc en outre sélectionner les élèves les plus motivés pour poursuivre dans cette formation, dotés d’une meilleure aptitude à la recherche d’emploi que les lycéens professionnels. Cette étude mobilise le panel 2007 de la DEPP qui comporte pour la première fois des mesures de compétences conatives au collège. Elle montre que les élèves ayant un sentiment d’efficacité personnelle dans la sphère sociale plus élevé ont davantage de chances d’entrer en apprentissage plutôt que dans la voie professionnelle scolaire.

Les classes préparatoires de proximité, entre démocratisation et loi du marché

Yves Dutercq, Xavière Lanéelle, Christophe Michaut, Pauline David

Pour lutter contre les inégalités de recrutement des classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE), de nouvelles filières scientifiques ont été implantées dans des lycées moins élitistes, avec l’objectif de se rapprocher socialement et spatialement des publics populaires. Pour assurer leur recrutement, ces CPGE de proximité ont dû développer leur attractivité sur un marché spécifique. En s’appuyant sur une enquête analysant les vœux d’orientation des lycéens, les conditions de la concurrence entre établissements et les stratégies que développent leurs personnels pour attirer des candidats, notre recherche met en évidence des pratiques de communication voire de marketing qui témoignent de l’acceptation d’un fonctionnement marchand. Les arguments qu’avancent enseignants et chefs d’établissement pour décrire et justifier leurs actions montrent qu’ils sont conduits à construire des compromis entre différentes logiques. Ces logiques relèvent d’une part des impératifs de la concurrence et de l’efficacité, d’autre part de leur volonté de répondre à leur mission civique de démocratisation par plus de proximité et de familiarité avec leur public potentiel.