bo Le Bulletin officiel de l'éducation nationale

Le Bulletin officiel de l'éducation nationale publie des actes administratifs : décrets, arrêtés, notes de service, etc. La mise en place de mesures ministérielles et les opérations annuelles de gestion font l'objet de textes réglementaires publiés dans des BO spéciaux.

Enseignements primaire et secondaire

Baccalauréat général

Programme limitatif pour l'enseignement de spécialité de littérature et langues et cultures de l'Antiquité en classe terminale

NOR : MENE2009216N

Note de service du 27-4-2020

MENJ - DGESCO C1-3

Texte adressé aux recteurs et rectrices d'académie ; aux vice-recteurs ; au directeur du Siec d'Île-de-France ; aux inspecteurs et inspectrices d'académie-inspecteurs et inspectrices pédagogiques régionaux ; aux cheffes et chefs d'établissement ; aux professeures et professeurs de lettres classiques
Références : arrêté du 19-7-2019 publié au BO spécial n° 8 du 25-7-2019

Le programme d'enseignement de spécialité de littérature et langues et cultures de l'Antiquité, grec ou latin, en classe terminale est constitué de trois objets d'étude et d'un corpus de deux œuvres intégrales (ou sections notables d'œuvres intégrales), l'une antique et l'autre médiévale, moderne ou contemporaine, inscrites dans l'un des objets d'étude. Les deux œuvres, liées par leur thématique, font l'objet d'une étude conjointe qui les confronte. Elles sont définies dans un programme limitatif, publié au bulletin officiel de l'éducation nationale et renouvelé en totalité tous les deux ans.

I. Grec

En grec, pour les années scolaires 2020-2021 et 2021-2022, les œuvres retenues sont les suivantes :

- La Vie d'Alcibiade de Plutarque ;

- Gatsby le Magnifique de Francis Scott Fitzgerald. 

La confrontation entre ces deux œuvres s'inscrit dans le cadre de l'objet d'étude : « L'homme, le monde, le destin » et du sous-ensemble : « Le « grand théâtre du monde » : vérité et illusion. »

Problématique

« Il encouragea le peuple à avoir de grands espoirs, et lui-même avait des aspirations plus hautes encore » (Vie d'Alcibiade, XVII, 2). Par ces deux brèves propositions, Plutarque suggère la fascination qu'Alcibiade suscitait chez le peuple athénien ainsi que sa capacité de nourrir ses concitoyens d'illusions, dans une théâtralisation permanente où lui-même, se jouant de la vérité et du mensonge, se mettait continuellement en scène. Gatsby n'en est pas moins magnifique aux yeux du narrateur Nick Carraway qui, invité par son voisin à côtoyer la société huppée de New York, s'attache à découvrir sa personnalité ambiguë et à élucider sa part d'ombre.

Si Fitzgerald avait initialement associé son héros au Trimalcion du Satiricon au point d'envisager Trimalcion à West Egg comme titre de son roman, Gatsby partage avec l'aristocrate athénien un charisme flamboyant, le culte du mystère et l'art trouble de la séduction, voire de la manipulation. Certes, les contextes historiques des deux récits sont radicalement différents : Alcibiade louvoie pendant cette période critique pour Athènes qu'est la guerre du Péloponnèse ; après la Première guerre mondiale, Gatsby profite des années folles pour construire sa fortune dans une société qui court frénétiquement à sa perte et au krach de 1929. Mais les personnages d'Alcibiade et de Gatsby méritent la confrontation. Tous deux cherchent à conquérir des mondes et des réputations, s'attachent à correspondre au modèle social et au rêve humain de leur époque : le stratège politique athénien pour l'un ; le self-made-man pour l'autre, dans la mythologie de l'American dream.

L'un et l'autre aspirent à faire du monde le théâtre de leur geste affairiste. À la fois acteurs et metteurs en scène de leur destinée, ils entremêlent vérité et mensonge pour construire leur légende. Ils exploitent la fascination qu'exercent leur beauté et leur aisance, leur fortune et leur goût du luxe et de l'ostentation. Ils mettent au service de leur ambition leur goût de la provocation et de l'insolence ainsi que leur art vertigineux de la représentation, qu'ils modulent selon les interlocuteurs et les situations. Plutarque fait ainsi d'Alcibiade un prestidigitateur, capable de toutes les transformations pour répondre aux attentes de ses publics : Ἦν γὰρ, ὥς φασι, μία δεινότης αὕτη τῶν πολλῶν ἐν αὐτῷ καὶ μηχανὴ θήρας ἀνθρώπων, συνεξομοιοῦσθαι καὶ συνομοπαθεῖν τοῖς ἐπιτηδεύμασι καὶ ταῖς διαίταις, ὀξυτέρας τρεπομένῳ τροπὰς τοῦ χαμαιλέοντος (Vie d'Alcibiade, XXIII, 4, « Car c'était chez lui, dit-on, une faculté maîtresse parmi tous ses talents et un artifice pour prendre les hommes, que de s'adapter et de se conformer à leurs mœurs et à leur mode de vie : il était plus prompt à se transformer que le caméléon. »). Alcibiade fait montre d'une aptitude au mimétisme propre au séducteur : comme Dom Juan ou le dandy, il sait composer l'image que l'autre attend de lui. Semblablement, Gatsby inspire une attirance magnétique, presque magique qui lui permet de réunir dans son immense demeure la haute société. Alcibiade et lui manipulent avec une extrême habileté - τὸ μὲν γὰρ πολύτροπον καὶ περιττὸν αὐτοῦ τῆς δεινότητος, écrit Plutarque (Vie d'Alcibiade, XXIV, 5) - la plasticité des apparences pour en faire le ressort d'une séduction de chaque instant.

Plongées dans le monde politique et l'univers des affaires (et même de la contrebande et du gangstérisme pour Gatsby le présumé bootlegger) pour parvenir au pouvoir, les deux figures déclenchent des passions violentes et radicalement antagonistes, de l'amour à la haine. Exploitant tous les expédients du stratagème, de la manigance, de la corruption et de la traîtrise, elles jouent ainsi de cette puissance dangereuse décrite par Aristophane (« Surtout, ne nourris pas un lion dans la ville. / Mais si tu le nourris, soumets-toi à ses mœurs » (Les Grenouilles, v.1432-1433, Vie d'Alcibiade, XVI, 3). Leurs morts respectives - Alcibiade assassiné par des sbires de Pharnabaze, sur ordre de Lysandre ; Gatsby, par erreur, par le mari de Myrtle - ne sont que les conséquences de ces jeux dangereux dont ils ne parviennent à maîtriser toutes les conséquences.

À la fois solaires et obscurs, mystérieux et énigmatiques dans leur flamboyance, les deux personnages adoptent parfois des comportements inexplicables, nouent des relations complexes (ainsi Alcibiade avec Socrate, Gatsby avec Daisy). En même temps qu'ils s'affichent et se mettent en scène, ils échappent à tous et d'abord à leur auteur ou narrateur : Plutarque ne parvient pas à distinguer la véritable nature et les pensées authentiques d'Alcibiade (cf.  XVI, 9 : Οὕτως ἄκριτος ἦν ἡ δόξα περὶ αὐτοῦ διὰ τὴν τῆς φύσεως ἀνωμαλίαν) ; Nick Carraway ne réussit pas davantage à discerner la fêlure de Gatsby. C'est donc à une réflexion sur le personnage que conduit la lecture des deux œuvres, ainsi que sur la forme que doit emprunter le récit pour tenter d'en saisir, malgré les difficultés, la profondeur et l'ambiguïté. Comment rapporter une vie ? Quelle vérité en dégager ? De quelles illusions se garder ? Quel pacte biographique adopter ? L'entreprise biographique contribue-t-elle au théâtre du monde ? Chacune des deux œuvres apporte des réponses à ces diverses questions : la Vie d'Alcibiade en accumulant dans un véritable kaléidoscope anecdotes et chries, et en adoptant, comme dans presque toutes les Vies parallèles, une visée morale et une construction comparative (ici avec la Vie de Coriolan) ; Gatsby le Magnifique en se faisant « geste de rupture », « manière de révolution romanesque » dans laquelle Fitzgerald développe « le point de vue complexe d'un provincial - mélange de naïveté et de puritanisme, de cynisme et de goût du romanesque - qui lui permettra de peindre les ambiguïtés des deux vies de James Gatz-Jay Gatsby et celles du couple Buchanan » (Philippe Jaworski, préface de l'édition Pléiade, volume I, p XXXII-XXXIII).

Au-delà de ces questions, les deux œuvres invitent encore à une réflexion sur la figure du héros, dont le narrateur Nick Carraway se fait le traducteur hésitant entre lucidité et fascination : si Gatsby devient magnifique sous son regard parfois aveuglé, il le plonge également dans un vertige de complexité et d'ambiguïté. Dans ce jeu de lumières et d'ombres, le personnage demeure flou et indécis. En cela, et parce qu'il célèbre en même temps qu'il semble relativiser les vertus du personnage, le roman met en question la notion d'héroïsme. De la même manière paradoxale, Plutarque, qui cherche pourtant la morale derrière la biographie, met en scène une figure qui, en dépit de toutes ses faiblesses, de ses provocations et de ses trahisons, conserve une exceptionnelle et admirable pulsion de vie jusque dans ses derniers instants, où elle sort de sa demeure en flammes pour se battre : Alcibiade sait faire front, toujours, avec un courage et une audace qui sont supérieurs aux communes qualités. En dépit de tous leurs défauts, Gatsby et lui demeurent ainsi dans la mémoire des hommes comme des figures magnifiques, prises au piège de la tragédie de leur temps, mais fascinantes par la lumière héroïque qu'elles suscitent dans les yeux de leurs congénères et des lecteurs.

 

Bibliographie

  • Sur la Vie d'Alcibiade

Édition de référence :

- Plutarque, Vies, tome III : Périclès-Fabius Maximus ;

- Alcibiade-Coriolan.

Texte établi et traduit par Émile Chambry, Robert Flacelière, Paris, Les Belles Lettres, collection des Universités de France, 1964, dernier tirage 2012, 492 p. Repris, avec un apparat critique réduit, dans : Plutarque, Les Vies parallèles. Alcibiade Coriolan, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Classiques en poche », n° 47, texte établi et traduit par Émile Chambry, Robert Flacelière, 1999, 213 p.

L'on peut également consulter avec profit l'édition des Vies parallèles sous la direction de François Hartog (traduction d'Anne-Marie Ozanam), Paris, Gallimard, coll. Quarto, 2001, 2292 p.

Suggestions de références 

- Boulogne Jacques, Plutarque. Un aristocrate grec sous l'occupation romaine, Lille, Presses Universitaires du Septentrion, 1994, 230 p. ;

- Casevitz Michel - Hartog François, L'histoire, d'Homère à Augustin, Paris, Seuil, coll. Points Essais, 1999, 289 p. ;

- Edwards Michael J. & Swain Simon (éds.), Portraits. Biographical Representation in the Greek and Latin Literature of the Roman Empire, Oxford, Oxford University Press, 1997, 280 p. ;

- Edwards Michael J., « Biography and the Biographic », in M.J. Edwards - S. Swain éds., 1997, p. 227-234. ;

- Frazier Françoise, Histoire et morale dans les Vies parallèles de Plutarque, Paris, Les Belles Lettres, 1996, 336 p. ;

- Frazier Françoise, « Bios et historia. À propos de l'écriture biographique dans les Vies parallèles de Plutarque », Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2010, supplément 4.1., p 155-172. ;

- Frazier Françoise, « Contribution à l'étude de la composition des Vies de Plutarque : l'élaboration des grandes scènes dans les Vies», ANRW, 1992, II 33. 6, Berlin / New York, p. 4487-4535. ;

- Gill Christopher, « The Question of Character-Development : Plutarch and Tacitus », Cambridge, Cambridge University Press, Classical Quarterly, 1983, 33, p. 469-487. ;

- Hartog François, « Plutarque entre les anciens et les modernes », préface à l'édition des Vies parallèles, Gallimard, coll. Quarto, 2001, p 9-49. ;

- Pelling C.B.R., « Plutarch's Method of Work in the Roman Lives », Cambridge, Cambridge University Press, Journal of Hellenic Studies, 99, 1979, p. 74-96. ;

- Romilly Jacqueline de, Alcibiade ou les dangers de l'ambition, Paris, Éd. de Fallois, 1995, 282 p. ;

- Sirinelli Jean, Plutarque de Chéronée. Un philosophe dans le siècle, Paris, Fayard, 2000, 524 p. ;

- Sirinelli Jean, « Plutarque biographe : de l'évocation des morts aux héros de roman », Paris, Cahiers de l'Association internationale des études françaises, 52, 2000, p. 142-152. ;

- Swain Simon, « Biography and Biographic in the Literature of the Roman Empire », in M.J. Edwards - S. Swain éds, 1997, p. 1-37. 

 

  • Sur Gatsby le Magnifique

Édition de référence : Francis Scott Fitzgerald, Romans, nouvelles et récits, volume I, Paris, Gallimard, coll. de la Pléiade, édition publiée sous la direction de Philippe Jaworski, traduction par Philippe Jaworski, 2012. Traduction reprise dans : Francis Scott Fitzgerald, Gatsby le magnifique, traduction par Philippe Jaworski, Paris, Gallimard, coll. Folio (n° 5338), 2012.

Suggestions de références 

Generalia :

- Bouzonviller Élisabeth, Francis Scott Fitzgerald, écrivain du déséquilibre, Paris, Belin, coll. « Voix américaines », 2000, 128 p. ;

- Gay Marie-Agnès, Épiphanie et fracture : l'évolution du point de vue narratif dans les romans de Francis Scott Fitzgerald, Paris, Didier Érudition, 2000, 328 p. ;

- Way Brian, Francis Scott Fitzgerald and the Art of Social Fiction, New York, St Martin's Press, 1980, 171 p.

Sur Gatsby le Magnifique :

- Bloom Harold, ed. F. Scott Fitzgerald's The Great Gatsby, Philadelphie, Chelsea House, 2010, 188 p. ;

- Bruccoli Andrew J., éd., New Essays on The Great Gatsby, New York, Cambridge University Press, coll. "The American Novel", 1985, 120 p. ;

- Bryer Jackson R. et Van Arsdale Nancy P. (dir.), Approaches to Teaching Fitzgerald's The Great Gatsby, New York, The Modern Language Association of America, 2009, 233 p. ;

- Chard-Hutchinson Martine et Raguet-Bouvart Christine, « L'évolution de la problématique de la corporéité dans The Great Gastby et Tender is the Night », Paris, Revue Française d'Études Américaines, 1993, n°55, p. 83-93. ;

- Gross Dalton, Understanding The Great Gatsby : A Student Casebook to Issues, Sources, and Historical Documents. Literature in Context. Wesport, Connecticut, Greenwood Press, 1998, 177 p. ;

- Lehan Richard D., The Great Gatsby : The Limits of Wonder, Boston, Twayne, 1990, 149 p. ;

- Sayre Robert et Löwy Michael. « Réification et consommation ostentatoire dans Gatsby le Magnifique », Cachan, L'Homme et la société, n°134, 1999, p. 125-138. ;

- Tredell Nicolas, éd., F. Scott Fitzgerald's The Great Gatsby, New York, Columbia University Press, 1997, 192 p.

Films : 

- Clayton Jack, The Great Gatsby, 1974, 144 mn. ;

- Luhrmann Baz, The Great Gatsby, 2013, 142 mn.

Articles sur le site éduscol Odysseum :

- Balaudé Jean-François, Université Paris X Nanterre, « Theatrum mundi : les sources antiques d'une métaphore baroque » ;

- Battistini Olivier, Université de Corse, « Alcibiade l'Athénien » ;

- Demont Paul, Université Paris-IV Sorbonne, « Y a-t-il une science du politique ? Les débats athéniens de l'époque classique » ;

- Dossier « La citoyenneté à Athènes ».

On peut par ailleurs consulter les quatre épisodes que l'émission La Compagnie des auteurs, animée sur France Culture par Matthieu Garrigou-Lagrange, a consacrés à Francis Scott Fitzgerald : 1. L'enchanteur désenchanté ; 2. L'écrivain du déséquilibre ; 3. Gatsby, etc. ; 4. Littérature garçonne.

II.LATIN

En latin, pour les années scolaires 2020-2021 et 2021-2022, les œuvres retenues sont les suivantes :

- Les Métamorphoses (livres 1 à 3) d'Apulée ;

- La Maison aux esprits (chapitres 1 à 4) d'Isabel Allende.

La confrontation entre ces deux œuvres s'inscrit dans le cadre de l'objet d'étude : « Croire, savoir, douter » et du sous-ensemble : « Magie et pratiques magiques ».

Problématique

Thessalie, région par excellence de la sorcellerie, IIe siècle ap. J.-C., un jeune notable, gai et curieux, Lucius, prénommé comme l'auteur du roman, originaire de Corinthe et apparenté par sa mère au philosophe Plutarque, se rend dans cette partie de la Grèce pour affaires. Sur place, il noue une relation avec la servante de son hôte, Photis, dont la maîtresse, Pamphilé, magicienne de son état, se transforme en hibou et s'envole. Tenaillé par la curiosité et tenté par la métamorphose, Lucius demande à Photis de faire de même avec lui, mais cette dernière se trompe d'onguent et le change malencontreusement en âne. Ainsi débutent les aventures du héros du roman d'Apulée, second roman de la littérature latine, héros qui connaîtra mille tribulations avant de retrouver sa forme humaine.

Amérique du Sud, début du XXe siècle, une petite fille de dix ans, Clara del Valle, issue d'une riche famille de notables, est la cadette d'une nombreuse phratrie ; ses parents, Severo et Nivea de Valle, ont eu en effet quinze enfants dont l'une, Rosa la belle, est née avec des cheveux verts, des yeux jaunes et une peau translucide aux reflets bleutés. La mort prématurée de cette sœur, morte empoisonnée, changera à jamais le destin de Clara qui épousera le fiancé de cette sœur trop tôt partie, Esteban Trueba. Dotée de dons peu communs, capable de prédire l'avenir, de déplacer les objets par la simple pensée, Clara manifeste aussi, dès l'enfance, sa capacité à invoquer les « fantômes et esprits espiègles qui importunaient le reste de la famille et terrorisaient la domesticité ».

Les occasions d'un dialogue entre ces deux œuvres, d'époques et d'horizons pourtant si différents, sont étonnamment nombreuses.

L'œuvre d'Apulée s'inscrit dans le rejet du rationalisme antique au profit d'une forme de mysticisme d'origine orientale. Bien que se définissant officiellement comme philosophe platonicien, Apulée semble avoir surtout retenu du platonisme la théorie des « démons », êtres intermédiaires entre les hommes et les dieux dont il se souviendra lorsqu'il écrira son roman. Passionné de magie, Apulée y consacra un traité (De magia) à la suite du procès en sorcellerie que lui avait intenté sa belle-famille, laquelle désapprouvait son mariage avec la riche et âgée Pudentilla, mère de Pontianus, un de ses compagnons d'études. L'œuvre d'Apulée peut aussi être lue comme un prélude au roman picaresque, où se côtoient les milieux sociaux les plus variés et plus particulièrement les plus défavorisés. Violence, cruauté, obsession de la mort, fantastique sont tout autant omniprésents dans le roman d'Apulée.

Toutes ces thématiques trouvent un écho presque parfait dans le roman d'Isabel Allende. La Maison aux esprits s'inscrit en effet résolument dans le réalisme magique qui se propose de présenter une vision du réel augmentée de la part d'étrangeté et d'irrationalité que le monde comporte en son sein. Au sein du réalisme magique, l'intrigue et ses protagonistes relèvent certes du monde réel, mais l'auteur introduit dans cette composante réaliste une part de magie et de fantastique qui, loin d'être remise en cause, s'enchevêtre et s'articule avec la réalité au point de faire intrinsèquement et naturellement partie d'elle. Dans ce roman aussi, le mélange des classes sociales, la dureté du monde, la mort et ses ombres, en partie apprivoisées par Clara, occupent une place centrale.

Il y a même jusqu'à la langue qui, malgré la différence d'idiomes, puisse être sollicitée pour tisser des liens entre les deux œuvres. Apulée, l'habile conférencier passé maître dans la prose d'art, sachant passer d'un ton à l'autre qu'il varie sans difficulté, ne reniant ni les néologismes ni les termes populaires précède Isabel Allende dont l'écriture ne se prive pas non plus de familiarités mêlées à des passages finement et artistiquement ciselés.

Enfin, le destin parallèle de ces deux auteurs en termes de notoriété mérite aussi d'être souligné.

Apulée, qui avait fixé sa résidence à Carthage et y avait acquis une renommée considérable - un des premiers exemples d'une carrière littéraire de premier plan hors de Rome avant Tertullien, Cyprien et Augustin -, se vit décerner par les habitants de Madaure (aujourd'hui M'daourouch, Algérie), sa ville natale, une statue dont l'inscription, en partie mutilée, est parvenue jusqu'à nous et qui vantait en lui l'ornamentum de la cité (cf. S. Gsell, Inscriptions latines de l'Algérie. Tome 1er. Inscriptions de la proconsulaire, Paris, Honoré Champion, 1922, n° 2115, p. 196).

Isabel Allende, nièce du président chilien Salvador Allende, journaliste et auteur de pièces de théâtre, connut elle aussi un immense succès avec La casa de los espíritus, son premier roman, qui bénéficia, dès sa sortie, d'un succès international immédiat, traduit dans une trentaine de langues et adapté au cinéma par Bille August en 1994.

 

  • Sur Les Métamorphoses d'Apulée 

Éditions de référence : Apulée, Les Métamorphoses. Tome I. Livres I-III. Texte établi par Donald S. Robertson et traduit par Paul Vallette, Paris, Les Belles Lettres, collection des universités de France, 1940, dernier tirage 2013.

Apulée, L'Âne d'or ou Les Métamorphoses. Traduction du latin par Pierre Grimal, Paris, Gallimard, collection Folio classique, 1975.

Suggestions de références

Generalia

- Bayet Jean, Littérature latine, Paris, Armand Colin, 1996, pp. 435-439 ;

- Dupont Florence, L'invention de la littérature. De l'ivresse grecque au livre latin, Paris, La Découverte, 1994, 300 p. ;

- Grimal Pierre, La littérature latine, Paris, Fayard, 1994, pp. 487-493 ;

- Martin René, Gaillard Jacques, Les genres littéraires à Rome, Paris, Nathan-Scodel, 1990, pp. 71-99 ;

- Thorel-Cailleteau Sylvie, Splendeurs de la médiocrité. Une idée du roman, Genève, Droz, 2008, 256 p. ;

- Zehnacker Hubert, Fredouille Jean-Claude, Littérature latine, Paris, Presses universitaires de France, 1998, pp. 324-333.

 

  • Sur Apulée

- Callebat Louis, Sermo cottidianus dans les « Métamorphoses » d'Apulée, Caen, Association des Publications de la Faculté des Lettres et Sciences humaines de l'université de Caen, 1968, 583 p. ;

- Callebat Louis, Langages du roman latin, Hildesheim, Zürich, New York, Georg Olms, 1998, 301 p. ;

- Dalbera Joseph & Longrée Dominique (eds), La langue d'Apulée dans les Métamorphoses, Paris, L'Harmattan, 2019, 332 p. ;

- Fick-Michel Nicole, Art et mystique dans les Métamorphoses d'Apulée, Besançon-Paris, Annales littéraires de l'université de Franche-Comté/Les Belles Lettres, 1991, 677 p. ;

- Franz Marie-Louise von, L'Âne d'or : interprétation du conte d'Apulée, Paris, La Fontaine de pierre, 2008, 295 p. ;

- Médan Pierre, La latinité d'Apulée dans les Métamorphoses : étude de grammaire et de stylistique, Paris, Hachette, 1926, 342 p. ;

- Puccini-Delbey Géraldine, Apulée : roman et philosophie, Paris, Presses universitaires de Paris-Sorbonne, 2017, 336 p. ;

- Puccini-Delbey Géraldine, Amour et désir dans les « Métamorphoses » d'Apulée, Bruxelles, Latomus, 2003, 317 p. ;

- Thomas Joël, Le dépassement du quotidien : dans l'Énéide, les Métamorphoses d'Apulée et le Satiricon : essai sur trois univers imaginaires, Paris, Les Belles Lettres, 1986, 210 p.

 

  • Sur La Maison aux esprits d'Isabel Allende

Édition de référence : Isabel Allende, La Maison aux esprits, traduit de l'espagnol par Claude et Carmen Durand, Paris, Librairie générale française, collection « Le livre de poche », 1986, chapitres 1 à 4, pp. 9-180.

Suggestions de références

Generalia

- Aa. Vv., Histoire et imaginaire dans le roman hispano-américain contemporain, Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 1994, 258 p. ;

- Amorós Andrés, Introducción a la novela hispanoamericana actual, Salamanca, Anaya, 1971, 181 p. ;

- Bensoussan Albert, J'avoue que j'ai trahi : essai libre sur la traduction, Paris-Budapest-Torino, L'Harmattan, 2005, 205 p. ;

- Cymerman Claude, Fell Claude, Histoire de la littérature hispano-américaine de 1940 à nos jours, Paris, Nathan, 1999, 557 p. ;

- Goorden A.-B., Les origines du « réalisme magique » dans la littérature ibéro-américaine, Bruxelles, Recto-Verso, 1981, 255 p. ;

- Weisberger Jean, Le réalisme magique : roman, peinture et cinéma, Lausanne, L'Âge d'homme, 1987, 301 p. ;

- Jehenson Myriam Yvonne, Latin-American Women Writers. Class, Race and Genders, New York, State University of New York Press, 1995, 201 p. ;

- Marting Diane E., Spanish American Women Writers. A Bio-Bibliographical Source Book, New York, London, Greenwood Press, 1990, 672 p. ;

- Nouhaud Dorita, La littérature hispano-américaine : le roman, la nouvelle, le conte, Paris, Dunod, 1996, 248 p. ;

- Roinat Christian, Romans et nouvelles hispano-américains : guide des œuvres et des auteurs, Paris, L'Harmattan, 1992, 209 p. ;

- Sánchez Ferrer José Luis, El realismo mágico en la novela hispanoamericana en el siglo XX, Madrid, Anaya, 1990, 96 p.

 

  • Sur Isabel Allende

- Castelluci Cox Karen, Isabel Allende. A Critical Companion, New York, London, Greenwood Press, 2003, 176 p. ;

- Correas Zapata Celia, Isabel Allende: vida y espíritus, Barcelona, Plaza & Janés Editores, 1999, 223 p. ;

- Riquelme Rojas Sonia, Aguirre Rehbein Edna (éds.), Critical Approaches to Isabel Allende's Novels, New York, Peter Lang Publishing, 1991, 201 p. ;

- Snodgrass Mary Ellen, Isabel Allende: a literary companion, Jefferson (NC), London, McFarland and Company, 2013, 351 p.

Film :

- August Bille, Das Geisterhaus (La Maison aux esprits), 1994, 2h26. 

Pour le ministre, et par délégation,
Pour le directeur général de l'enseignement scolaire, et par délégation,
Le chef du service de l'accompagnement des politiques éducatives, adjoint au directeur général,
Didier Lacroix