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[archive] Discours de George Pau-Langevin à Lyon à l'occasion des assises nationales et européennes de la lutte contre l'illettrisme
[Réussite éducative]  - Discours - George Pau-Langevin - 14/11/2013

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George Pau-Langevin, ministre déléguée chargée de la réussite éducative, s'est exprimée lors des assises nationales et européennes de la lutte contre l’illettrisme pour présenter le plan d’actions "Agir contre l’illettrisme, l’École se mobilise", le jeudi 14 novembre 2013 à Lyon.

Seul le prononcé fait foi

Introduction : l’épreuve de vie d’une femme illettrée

Je voudrais partir d’un témoignage. Je voudrais partir du récit d’une expérience vécue. En tant que responsable politique, j’accorde à l’expérience vécue un degré de vérité et de sagesse à laquelle aucune étude, si poussée et si riche soit-elle, ne peut donner accès.

Les chiffres et les études, sans lesquelles l’action politique serait impraticable, ne doivent jamais nous faire mettre de côté les épreuves singulières.
Cette épreuve singulière, cette expérience vécue, c’est celle d’une femme. D’une femme d’une cinquantaine d’années, qui a connu l’illettrisme et qui a réappris à lire après avoir fait le choix de suivre une formation. Cette dame a décidé de retourner apprendre à lire après une expérience qui lui a été très douloureuse. Cette dame vit à Paris.

Comme elle n’était pas en mesure de reconnaître le nom des stations de métro, à chacun de ses déplacements, cette dame demandait à sa fille de lui indiquer le nombre de stations qu’elle devait compter avant de descendre. Un jour, cette dame, la tête ailleurs, s’emmêle dans son compte et descend, sans le savoir, à la mauvaise station. Elle se met à suivre le chemin qu’elle avait dessiné sur un bout de papier, mais sans être en mesure, évidemment, de trouver l’adresse à laquelle elle devait se rendre. Elle retourne à la station, et refait le chemin qu’elle pense être le bon. Troisième à droite, deuxième à gauche, deuxième à droite. Mais comme elle n’est pas descendue à la bonne station, ce trajet, sans qu’elle puisse s’en rendre compte sur le moment même, ne peut évidemment être le bon.  Et puisqu’elle n’est pas en mesure de lire le nom des rues, qu’elle n’a pas pu noter l’adresse et qu’elle a trop d’embarras pour demander son chemin, elle passe près de trois heures à arpenter le quartier. Sans résultat. Elle finit par rentrer chez elle, sans être parvenue à trouver l’endroit où elle voulait se rendre.

Cette dame, pour résumer l’expérience qui fut la sienne, eu cette formule : "C’était comme si j’étais aveugle."


L’illettrisme : l’épreuve d’un environnement étranger et d’un handicap social

Si j’ai désiré partir de ce témoignage, plutôt que des chiffres de l’illettrisme en France, c’est pour nous donner à entendre à tous la souffrance que peuvent connaître les hommes et les femmes en situation d’illettrisme. Le récit de cette dame, avant même d’être l’expression d’une difficulté sociale, exprime une souffrance subjective, une douleur de vie.

Pour cette femme, ne pas être en mesure de lire, c’est ne pas être en mesure de déchiffrer le monde qui l’entoure. Ne pas être en mesure de lire, c’est, pour elle, faire au quotidien l’expérience que son environnement le plus familier, la ville dans laquelle elle vit et se déplace est un environnement qui lui reste étranger, hermétique et hostile. Un environnement dans lequel elle n’est pas en mesure de s’orienter. De s’orienter dans la rue, comme de s’orienter dans l’existence.

L’illettrisme est une épreuve quotidienne. L’épreuve d’un quotidien qui ne cesse de résister à soi. Dans le métro, dans la rue, à la poste, au supermarché, face à un employeur. L’épreuve d’un monde indéchiffrable. L’épreuve d’un environnement qui devrait être familier et qui demeure irrémédiablement étranger. L’épreuve que le monde qui nous entoure, nous n’y avons pas accès comme nous le devrions.

L’illettrisme n’est pas seulement une épreuve subjective, c’est également un handicap social. En France, en 2011, 7% de la population est en situation d’illettrisme. C’est près de deux millions et demi d’hommes et de femmes. Les difficultés de lecture, d’écriture et de calcul, s’ils ne constituent pas une barrière infranchissable pour l’accès à l’emploi, barrent l’accès à l’emploi qualifié et réduisent les débouchés aux emplois non qualifiés. Les situations d’illettrisme constituent un obstacle à la progression professionnelle et à leur stabilité. En 2004, seules 57% des personnes en situation d’illettrisme avaient un travail.

Prendre en considération l’environnement éducatif des élèves

Ces hommes et ces femmes en situation d’illettrisme sont également bien souvent des parents, qui ne sont pas toujours, hélas, en mesure de faire bénéficier leurs enfants du soutien scolaire dont ceux-ci ont besoin.
Nous le savons, la principale cause d’illettrisme est la non-acquisition ou l’acquisition fragile de la maîtrise de la langue écrite à l’école. Cette fragilité s’explique, en grande part, par les conditions de vie familiale ou sociale des élèves, par les difficultés que peuvent rencontrer leurs parents à s’impliquer dans leur scolarité. L’environnement éducatif joue un rôle décisif dans le développement de l’illettrisme.
C’est la raison pour laquelle, mener une lutte qui soit à la hauteur des enjeux et des difficultés que sont ceux de l’illettrisme, exige de faire face à la complexité et à la singularité des situations. C’est cela, l’ambition de la réussite éducative. C’est cela qui s’inscrit dans la prévention de l’illettrisme.
Faire place à toute la complexité de cette lutte pour la prévention de l’illettrisme, c’est, nécessairement, reconnaître que l’élève et l’enfant ne sont pas deux êtres distincts l’un de l’autre. C’est agir pour que l’école et son environnement cessent d’être deux mondes qui s’ignorent.
Chaque matin, les élèves apportent avec eux dans leur salle de classe les difficultés qu’ils rencontrent à l’extérieur, dans leur famille, dans le milieu social dont ils sont issus, dans le territoire dans lequel ils vivent et dans lequel vit leur école.

Prévention de l’illettrisme : ne pas se limiter à l’intervention scolaire

Ces difficultés, le plan pour la prévention de l’illettrisme est là pour les combattre. Le plan de prévention de l’illettrisme se donne un double objet : les élèves et leurs parents.
La prévention de l’illettrisme figure au cœur des missions de l’éducation nationale, qui agit très tôt, dans la classe, pour favoriser l’apprentissage et la maîtrise de la langue et, ainsi, participer à la prévention contre le décrochage scolaire.
En donnant la priorité à l’école maternelle et, plus largement, à l’école primaire, en repensant de manière plus cohérente les différents temps de la vie de l’enfant, en renforçant la continuité des apprentissages entre le premier et le second degré, la loi du 8 juillet 2013 de refondation de l’école de la République entend lutter contre les inégalités et permettre à chaque enfant de s’inscrire dans un parcours de réussite.


Des parents illettrés : une difficulté pour la réussite scolaire de leurs enfants

Mais la réussite scolaire ne peut s’atteindre sans la réussite éducative c’est-à-dire sans la prise en considération de toute la singularité et de toute la complexité des situations dans lesquelles se trouvent les enfants.

Transmettre les savoirs fondamentaux, veiller à l’acquisition durable du socle des connaissances, de compétences et de culture : voilà la vocation première de l’école. Mais comment y parvenir, lorsque 7% des adultes sont en situation d’illettrisme ?

7% d’adultes en situation d’illettrisme, ce sont autant de parents qui ne peuvent accompagner la scolarité de leurs enfants. Cette situation ne peut que favoriser l’échec d’une partie de nos enfants.
Avoir des parents en situation d’illettrisme est un facteur d’échec pour les élèves et d’éloignement de l’institution scolaire pour les parents.

Le plan de prévention : nouer une nouvelle alliance républicaine entre l’école et les familles

Il s’agit donc, pour remédier à cet état de fait, que l’école et la famille, les professeurs et les parents, nouent une nouvelle alliance républicaine pour permettre à nos enfants de grandir, de se former et de devenir, après nous, des adultes dignes et des citoyens responsables.
La famille est le foyer de l’enfant. Son lieu de refuge et son lieu de relance. Que l’école tisse des liens avec les familles, notamment avec les familles les plus en difficulté, est le plus sûr garant de la réussite de l’enfant. L’école prolonge l’éducation que l’enfant reçoit dans sa famille. La famille doit pouvoir venir en soutien de l’instruction que l’enfant reçoit à l’école.
Ouvrir l’école aux parents les plus éloignés de l’institution scolaire, c’est faire en sorte que les enfants ne soient plus les symptômes des difficultés qu’ils rencontrent à l’extérieur de l’école.
C’est la raison pour laquelle nous nous devons donc de nous fixer un double objet : reconnaître et mesurer l’impact sur la scolarité de l’enfant dont les parents sont illettrés et parvenir, à l’occasion de la scolarité de l’enfant, à remettre dans une démarche d’apprentissage les parents illettrés.
C’est tout le sens et toute l’ampleur du plan de lutte pour la prévention de l’illettrisme qui nous réunit ici aujourd’hui.
C’est la raison pour laquelle, la sensibilisation des personnels éducatifs à la question de l’illettrisme est un jalon déterminant sur le chemin de la réussite de tous les élèves.

Le plan de prévention, un triptyque : sensibiliser, renforcer, valoriser

Il nous faut d’abord sensibiliser les personnels pour que ceux-ci soient en mesure de reconnaître et de prendre en compte la réalité qu’est l’illettrisme. Il s’agit avant toute chose de renforcer l’institution. Il faut que tous les personnels éducatifs soient en mesure de prendre en compte l’illettrisme au sein des familles comme un élément déterminant de la scolarité des élèves.
Forts de ces savoirs et de ces compétences, les personnels pourront alors orienter les familles vers des dispositifs adéquats qui pourront leur venir en aide.
Pour que notre action soit à la hauteur de notre ambition et de notre mission, il nous faut fédérer tous les membres de la communauté éducative. Le plan de prévention de l’illettrisme est là pour sceller une alliance républicaine entre tous les membres de notre communauté éducative. Ce plan est là pour intervenir partout où nos enfants en ont besoin.
C’est la raison pour laquelle ce plan a pour mission de coordonner tous les acteurs et de valoriser les partenariats. Il est là pour donner une cohérence à tous les dispositifs et à toutes les actions qui sont mises en place.
Une institution réarmée, des personnels formés et un tissu associatif en constante coordination sont les valeurs qui président et qui commandent notre démarche. Il s’agit de construire de jalonner ce chemin, de le scander de ces trois étapes : sensibiliser les personnels, renforcer l’institution et valoriser les actions, pour que les parents en situation d’illettrisme puissent être approchés, qu’ils voient des propositions pertinentes leur être proposées et qu’ils puissent, alors, être accompagnés dans une démarche de retour vers les apprentissages fondamentaux. Ces axes sont amenés à se décliner au travers des mesures suivantes :

  • publication d’une circulaire qui rappelle les objectifs dans la prévention de l’illettrisme et organise la mobilisation de l’éducation nationale
  • édition d’un kit pédagogique destiné à tous les personnels de l’éducation
  • création de binômes de référents académiques du premier et du second degré pour une meilleure continuité de la prise en charge et une connaissance optimale des dispositifs en place
  • élargissement des missions du référent département « maîtrise de la langue », qui deviendra référent « maîtrise de la langue et prévention de l’illettrisme. Ce référent sera le relais local des référents académiques, l’interlocuteur privilégié des personnels et l’interface entre l’école et ses partenaires engagés.
  • promotion des actions éducatives familiales et soutient à leur développement sur le territoire
  • mise en place d’un cadre national de principes et d’actions pour la prévention de l’illettrisme entre l’éducation nationale, l’ANLCI et les partenaires engagés (associations, mouvement d’éducation populaire, fondations, entreprises). Leur action de prévention et leur action en tant que partenaires sera ainsi reconnue et valorisée.

Conclusion

La scolarité des enfants : l’opportunité d’un réapprentissage pour les parents qui en ont le besoin

À la fin du XIXe siècle, la République, en rendant l’école obligatoire, a porté un coup décisif à l’analphabétisme.
Plus d’un siècle et demi plus tard, force nous est de reconnaître que pour un enfant, sa scolarité ne suffit pas toujours pour que les savoirs fondamentaux soient intégrés et acquis une fois pour toute. Le taux d’illettrisme des adultes est là pour nous rappeler à l’ordre au cas où notre idéal virerait à l’illusion.

L’école de 2013 ne garantit pas encore l’acquisition par tous ses élèves des savoirs fondamentaux.

Il nous faut élargir son périmètre et, pour venir en aide aux élèves, venir en soutien de leurs parents.
Davantage encore : profiter de la scolarisation des enfants pour venir en aide à leurs parents, quand ceux-ci connaissent des situations d’illettrisme. Ces parents, ce sont aussi des hommes et des femmes qui n’ont le plus souvent pas accès, dans leur quotidien, à la possibilité de retourner apprendre les savoirs fondamentaux qui ne leur ont pas été transmis, ou qu’ils ont perdus au cours de leur vie.

La France n’est jamais aussi fidèle à elle-même, à son héritage et à son destin que lorsqu’elle se retrouve, comme aujourd’hui, autour des valeurs de son école républicaine. Ces valeurs sont la base sur laquelle repose notre pacte social. Elles concernent tous les membres de notre communauté nationale, quels qu’en soient l’âge et la génération.

En savoir plus
Pages à consulter

Agir contre l'illettrisme : l'École se mobilise !
Dossier de présentation du 14 novembre 2013

La prévention et la lutte contre l'illettrisme à l'École

  • Qu'est-ce que l'illettrisme ?
  • L'illettrisme, grande cause nationale 2013
  • La prévention de l'illettrisme
  • Les partenaires de l'École pour agir contre l'illettrisme

La prévention et la lutte contre l'illettrisme à l'École

Mise à jour : novembre 2013

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