Toute l'actualité

[archive] Discours de Luc Chatel à l'occasion de l'ouverture du colloque "Langues anciennes, mondes modernes", 31 janvier 2012
Allocution - Luc Chatel - 31/01/2012

Partager cet article
  • Envoyer à un ami
  • Facebook
  • Twitter

Luc Chatel, ministre de l’éducation nationale, de la jeunesse et de la vie associative, s'est exprimé à l’occasion de l’ouverture du colloque sur les langues et cultures de l’Antiquité mardi 31 janvier 2012. Ce colloque s'est tenu dans le cadre des "Rencontres autour des langues et cultures de l'Antiquité", organisées à Paris au lycée Louis-le-Grand les mardi 31 janvier et mercredi 1er février sur le thème : "Langues anciennes, mondes modernes - Refonder l'enseignement du latin et du grec".

Seul le prononcé fait foi

Monsieur le Recteur,
Monsieur le directeur général de l’enseignement scolaire,
Monsieur le doyen de l’inspection générale,
Mesdames et Messieurs les inspecteurs généraux,
Mesdames et Messieurs les inspecteurs,
Mesdames et Messieurs les professeurs,
Mesdames et Messieurs,


Dans les témoignages de cet immense professeur de passion qu’était Jacqueline de Romilly, de ces élèves admiratifs et volontaires qui découvrent aujourd’hui les langues et cultures de l’Antiquité, se lit le même émerveillement devant un héritage vivant, devant la présence réelle d’un passé fondateur.

Nous tous ici en avons l’intime conviction : ce passé vit en nous.
Il vit dans notre langue, dont il habite le lexique, la syntaxe et le bruissement poétique même. C’est évidemment particulièrement vrai du latin, cette "Eurydice de notre langue" et je reprends là la belle expression de Michel Deguy.
Ce passé vit dans notre culture, qu’il a totalement modelée. Dans notre littérature évidemment, où les mythes antiques n’ont jamais été aussi présents, où les œuvres-mondes héritées de l’Antiquité sont sans cesse reprises, toujours réécrites : comment ne pas voir qu’il y a de l’Aristophane chez Rabelais ou du Suétone chez Saint-Simon ?
Cette culture, c’est aussi la glorification de la parole et de l’analyse sous toutes leurs modalités d’expression, l’amour du texte, le culte de la beauté, sous ses formes les plus diverses.
Ce passé vit encore dans notre histoire et notre pensée. Jacqueline de Romilly l’a dit dans le reportage que nous venons de voir : l’Antiquité demeure présente dans notre approche du monde contemporain. Et je crois que Thérèse Delpech, qui devait participer à ce colloque, nous aurait magnifiquement exposé combien notre vision du monde actuel est influencée jusque dans sa géostratégie par cet héritage antique.
Ce que nous avons reçu de ces civilisations, c’est l’origine de notre élan, de nos valeurs, de nos régimes actuels : "Europe" est un mot grec : "démocratie" est un mot grec ; "République" est un mot latin.
Ce passé vit dans cette aspiration à la liberté et dans cet appel à l’accomplissement humain. Jacqueline de Romilly  l’a d’ailleurs magnifiquement écrit : en Grèce, "tout se passe d’emblée au niveau de l’homme". De cette paideia, de ces Humanités, nous avons hérité une culture dont les mots mêmes qui nous désignent – nous, éducation nationale, école, collège, lycée, professeur, éducation – portent les échos vivants. Car notre École porte cette koïnè de valeurs, ce fond ancien enrichi au fil des siècles : le goût de l’étude, de la réflexion, de l'effort, l’aspiration à l’accomplissement, l’émancipation par la pensée et le savoir.

Pour autant, nous le savons aussi, cette résonance si riche, si profonde entre l’Antiquité et notre vie présente n’est pas partagée de tous aujourd’hui.

Ne nous voilons pas la face : l’enseignement du latin et le grec souffre aujourd’hui.
Il souffre, je le reconnais, d’une organisation scolaire parfois délicate : des heures de cours souvent placées en début ou fin de demi-journée, et ce d’autant plus qu’elles rassemblent des effectifs dispersés dans différentes classes ; des interprétations erronées des textes qui, par exemple, rendent incompatibles la pratique d’une langue ancienne et le choix d’une section européenne ou d’une série au lycée.
Ces enseignements souffrent aussi d’a priori négatifs, parfois, ou de caricatures.
Ils souffrent encore des orientations de notre époque. Une époque qui, emballée dans une spirale frénétique, réduit sa conception du temps à une immédiateté permanente, s’interdisant ainsi tout mouvement rétrospectif. Une époque dont les inclinations à un utilitarisme basique ou à la frivolité réduisent vulgairement les langues anciennes à une "poussière d’excentricité marginale", pour citer Malinowski. Une époque qui ne valorise pas toujours l’effort et le respect.

Pour autant, un élément doit nous rassurer : les effectifs de latinistes et d’hellénistes se maintiennent dans notre École. Mais il est un moment particulier sur lequel il nous faut sans doute davantage concentrer notre action : c’est sur la rupture qui survient entre la classe de troisième et seconde. Alors qu’au collège un élève sur cinq étudie le latin, cette proportion tombe à un élève sur vingt au lycée, avec d’ailleurs un déclin de la seconde jusqu’en terminale. D’aucuns diront que la profusion des options au lycée nuit aux langues et cultures de l’Antiquité. Mais je pose la question : faudrait-il réduire le nombre d’options offertes à tous pour garantir la survie de certaines ? Étrange logique... Je suis au contraire convaincu que nous devons voir plus large et plus loin afin de pérenniser ces enseignements dans notre École.

Nous sommes aujourd’hui tel le pius Aeneas quittant Troie en flammes, son père sur ses épaules et son fils à la main : il nous faut travailler à l’avenir en transmettant un passé. Il nous faut refonder ces enseignements en en révélant toute la richesse et toute l’actualité aux élèves d’aujourd’hui.

Nous tous ici savons que l'enseignement des langues et cultures de l’Antiquité est une absolue évidence dans la formation. Absolue parce que cette Antiquité se poursuit en nous et se poursuivra dans nos enfants, tant elle constitue le tissu même de notre civilisation et la trame la plus intime de notre vie. Aussi, je tiens absolument à ce que le latin et le grec se maintiennent dans notre École, à ce qu’ils y vivent et y déploient toute leur richesse. Pour que nos enfants comprennent d’où nous venons.
Cet enseignement est aujourd’hui pleinement intégré dans le socle commun de connaissances et de compétences issu de la loi de 2005, notamment au sein du cinquième pilier : celui de la culture humaniste. Mais il doit aussi toucher et appuyer les autres piliers, et particulièrement l’apprentissage de notre langue et des langues vivantes et l’enseignement scientifique.

J’ai entendu les critiques lancées par certains. D’aucuns ont notamment crié, avec une rare mesure, que l’on "détruisait" les langues anciennes. Je leur réponds que j’ai personnellement tenu à ce que l’enseignement du latin et du grec soit préservé au sein de la réforme du lycée que j’ai mise en œuvre. J’ai veillé à ce que les horaires dévolus à l’enseignement du latin et du grec soient scrupuleusement préservés, trois heures par niveau. J’ai voulu que soit maintenu un programme d’une grande ambition. J’ai voulu que le latin et le grec demeurent valorisés au sein du baccalauréat par un coefficient fort. J’ai voulu aussi que soit créé un enseignement d’exploration qui permette aux élèves arrivant au lycée sans avoir jamais fait de latin ou de grec de découvrir ce plaisir, de découvrir ces civilisations : je sais que, par endroits, l’information sur cet enseignement et sa mise en place ont posé problème : il faudra corriger ces défaillances.
Je crois surtout que cette réforme du lycée a apporté un véritable enrichissement : celui de l’innovation pédagogique et celui d’une logique transversale.

C’est sans doute là l’une des clés pour refonder ces enseignements. Car, pour les maintenir, pour les développer dans notre École, nous devons les faire évoluer avec notre temps, dans notre temps. Étudier une langue ancienne, ce n’est pas fuir le présent dans l’étude d’un passé lointain : c’est comprendre l’influence et l’importance de ce passé dans la construction du présent. Aussi, je le dis clairement : face à la situation actuelle, la nostalgie, le regret d’un âge d’or, la déploration ne résoudront rien. Si nous voulons sauvegarder les langues anciennes, nous devons les inscrire résolument dans notre époque et dans les modalités proposées aujourd’hui par l’éducation.
Je sais combien les professeurs sur le terrain font preuve d’initiatives, et ce dans une période qui, par les incitations au consumérisme et à l’immédiateté permanente, tendrait à nous faire perdre de vue tout ce que nous devons au passé.
 Je sais combien ils innovent, en créant des passerelles entre les disciplines pour révéler tout l’apport du latin et du grec ; combien de voyages d’études ils organisent pour montrer in situ la richesse de ces civilisations à leurs élèves. Je veux les soutenir dans leur ambition.

Pour remédier à l’érosion des effectifs qui peuvent exister ici ou là, nous devons faire évoluer les pédagogies ; nous devons penser le changement.
Le premier changement est l’évolution des élèves : il ne faut pas cantonner ces enseignements à un certain élitisme. Combien d’établissements ont aujourd’hui fait d’un projet en langues et cultures de l’Antiquité un moteur de dynamique et d’excellence pour des élèves issus de milieux défavorisés et aux résultats scolaires très divers ? Il est bien fini, ce temps où les langues anciennes étaient un filtre pour les enfants de la "bonne société" : nous devons construire une approche plus ouverte et affirmer que les langues anciennes profitent, peuvent profiter à chaque élève.

Le deuxième enjeu est l’évolution des pédagogies et des pratiques.
Je suis convaincu que l’avenir des langues et cultures de l’Antiquité tient à un travail continu d’ouverture et de lien avec les autres disciplines. C’est ainsi que nous les rendrons plus visibles et que nous montrerons tout l’apport de ces parcours. Et aussi bien le socle commun de connaissances et de compétences que la réforme du lycée constituent un cadre qui rend possible cette transversalité.

Nous devons accentuer les liens avec l’apprentissage du plus important des fondamentaux : celui de notre langue française.
Nous devons rendre plus évidents les liens avec notre littérature et notamment dans cette série L que nous avons voulu revaloriser.
Nous devons renforcer les liens avec l’enseignement des langues vivantes : anglais, espagnol, allemand sont riches de l’influence des langues anciennes : il faut la révéler dans toute son ampleur.
Nous devons raffermir les liens avec l’étude historique, dans cette stratégie du "détour" que préconisait Jacqueline de Romilly : celle d’une prise de distance par l’étude du passé, pour mieux comprendre le présent.
Nous devons tisser des liens avec l’ensemble de ces disciplines, comme avec les enseignements scientifiques.

Il faut donc accentuer le rayonnement des langues anciennes vers les autres disciplines. C’est la thèse même de l’étude menée par l’inspection générale, qui constitue une somme extrêmement riche d’idées et de propositions : je veux en remercier ici les deux rapporteurs, Catherine Klein et Patrice Soler.
Dans ce combat pour faire vivre les langues et cultures de l’Antiquité, les approches modernes, les nouveaux outils ne sont pas des ennemis. Il n’y a pas, d’un côté, un passé intangible et pur et, de l’autre, un présent dévoyé et perdu aux sirènes d’une modernité insignifiante : ces approches, ces nouvelles technologies sont au contraire de merveilleuses opportunités.
Aussi, je veux encourager les professeurs et les chefs d’établissement à s’emparer de toutes ces opportunités de créativité, d’innovation : l’article 34 de la loi de 2005 vous offre ce cadre large et il inspire cette possibilité d’expérimenter de nouvelles pistes en autonomie. J’encourage aussi les parents à se renseigner sur ces parcours qui ouvrent à un humanisme moderne et qui peuvent tant apporter à leurs enfants.

J’ai voulu organiser le colloque qui nous réunit aujourd’hui : c’était à la suite d’une rencontre avec l’Association des lauréats du Concours général. Et je l’ai voulu précisément pour porter un regard moderne et ouvert sur l’enseignement des langues et cultures de l’Antiquité, sans nostalgie, sans regard passéiste et poussiéreux. Je veux ici remercier le conseil scientifique qui nous a aidés à préparer ce colloque.
Son objectif est de démontrer le bénéfice de ces disciplines pour les élèves qui les suivent, quelque parcours qu’ils choisissent par ailleurs ensuite ; d’en révéler toute la puissance et la modernité pédagogique ; mais aussi de suggérer des pistes et à mettre en valeur des expériences innovantes. Afin de leur donner un prolongement et une pleine amplitude, à l’issue de ce colloque, je souhaite que soient mis en place des groupes de réflexion sur chacune des orientations pédagogiques qui seront présentées.

Pour soutenir et promouvoir la créativité pédagogique dans ces disciplines, j’ai également voulu que soit créé un prix : le Prix Jacqueline de Romilly, qui sera remis au début du mois d’avril et qui récompensera des projets construits par des professeurs et par leurs élèves. Je souhaite que ces projets soient nombreux, révélant ainsi la vivacité, le dynamisme de ces enseignements dans nos territoires. Je remercie d’ores et déjà tous les partenaires qui nous ont rejoints pour soutenir cette nouvelle initiative. Comme j’ai malheureusement eu l’occasion de le dire lorsque cette grande dame nous a quittés, le plus bel hommage que nous pouvons lui rendre est de perpétuer la mémoire et l'esprit de son œuvre. Cet esprit, c’est celui d’une conception exigeante, humaniste, ouverte de la culture latine et grecque. C’est une passion pour la modernité de l’Antiquité. C’est un engagement constant à transmettre cette passion. Nous devons maintenir vivante la flamme qu’elle nous a transmise.


Mesdames et Messieurs,
"L'opposition entre l'avenir et le passé est absurde. L'avenir ne nous apporte rien, ne nous donne rien ; c'est nous qui, pour le construire, devons tout lui donner, lui donner notre vie elle-même. Mais, pour donner, il faut posséder et nous ne possédons d'autre vie, d’autre sève que les trésors hérités du passé et digérés, assimilés, recréés par nous. De tous les besoins de l'âme humaine, il n'y en a pas de plus vital que le passé." Ces mots sont ceux de Simone Weil, dans L’Enracinement : ils ne sauraient mieux correspondre aux liens qui nous unissent aux civilisations grecques et romaines, ces civilisations si loin et si proches de la nôtre, ces civilisations qui nous fondent.
Je sais que certains vivent aujourd’hui dans l’angoisse de la perte de cette identité. Mais nous devons garder confiance. Car, si aujourd’hui Rome n’est plus dans Rome, elle est et doit être toute où nous sommes : dans une approche pédagogique décloisonnée et moderne, une approche elle-même nourrie des approches précédentes.
"Le passé n'est jamais mort, il n'est même pas passé", écrivait Faulkner ; à nous, Mesdames et Messieurs, de démontrer à nos concitoyens que ces langues, loin d’être passées, sont aujourd’hui partout avec nous. Merci à vous et bon colloque.

 

 

En savoir plus
Page à consulter

Rencontres autour des langues et cultures de l'Antiquité

  • Valoriser les langues anciennes
  • Programme des rencontres

Rencontres autour des langues et cultures de l'Antiquité

Mise à jour : janvier 2012

Partager cet article
  • Envoyer à un ami
  • Facebook
  • Twitter
  • Imprimer
  • Agrandir / réduire la police

C'est officiel

Consultez les dates des vacances scolaires :

Les dates des vacances scolaires

Consultez les textes réglementaires publiés chaque jeudi :
Le Bulletin officiel
Le Bulletin officiel (Le B.O.)

DISPOSITIF VIGIPIRATE
"sécurité renforcée - risque attentat "

Consignes de sécurité applicables dans les établissements relevant du ministère


Découvrez les services en ligne de l'Éducation nationale

Une sélection de services répondant aux besoins des élèves, des parents et des enseignants

Découvrez les services en ligne de l'Éducation nationale

saisir les services de l'État

Saisir les services de l'État



LABEL RESPECT ZONE CONTRE LA CYBERVIOLENCE