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[archive] Intervention de Gilles de Robien lors du séminaire sur les sciences de la lecture au Collège de France
Allocution - Gilles de Robien - 02/10/2006

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Seul le prononcé fait foi


 
Mesdames et Messieurs, 
 
Je suis très heureux d'être aujourd'hui avec vous, dans le cadre prestigieux du Collège de France, pour clôturer ce séminaire sur les sciences de la lecture.
 
Je voudrais commencer par saluer l'initiative du professeur Stanislas Dehaene, titulaire de la chaire de psychologie cognitive expérimentale, dont chacun connaît l'immense savoir. Je sais que l'idée de cette initiative lui est très chère : il l'avait déjà évoquée lors de sa leçon inaugurale, il y a quelques mois, dans ce même amphithéâtre.
 
Je salue aussi le Collège de France, qui s'est mobilisé pour soutenir cette initiative, et en particulier le professeur Pierre Corvol, son administrateur tout récemment nommé.
 
L'initiative du Collège de France et du professeur Dehaene a permis de jeter des ponts entre deux communautés qui travaillent toutes les deux sur le sujet de l'apprentissage : les spécialistes et praticiens de la pédagogie, et les spécialistes des mécanismes cérébraux.
 
Aujourd'hui, vous avez resserré les liens entre les deux extrémités de la chaîne, si j'ose dire : entre ceux qui travaillent au niveau de la cellule et des processus neuronaux, et ceux qui travaillent au niveau de l'individu.
 
Vous avez pu nouer un dialogue entre des communautés qui évoluent dans deux mondes différents et qui n'ont pas souvent l'occasion de se parler.  Et c'était important de le faire.
 
Parce que l'échange d'idées, la confrontation des points de vue permettent souvent de réelles avancées. C'est ainsi que la science a progressé le plus souvent.
 
Je crois que l'Education nationale ne doit pas se priver de renouveler ses idées et ses approches, en se mettant à l'écoute des enseignements de la science.
 
Je suis particulièrement heureux que l'élite scientifique se mobilise sur la question de l'apprentissage de la lecture, car il ne s'agit pas, pour notre pays, d'une question dont l'intérêt est seulement scientifique. 
 
 
La lecture, en effet, ouvre nos enfants à l'univers même de la pensée : la lecture leur permet d'entrer au contact des meilleurs esprits, par-delà le temps et l'espace. Rappelons-nous ce que disait Descartes dans le Discours de la méthode : « La lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés. »
 
La lecture permet à chacun de partager ce patrimoine commun que sont les grandes œuvres de la littérature, de la philosophie, mais aussi de la science. 
 
La lecture est donc la condition même de l'existence d'une communauté qui n'est ni économique, ni sociale. Cette communauté, elle ne se voit pas, elle ne se compte pas, mais elle existe : c'est la communauté de la pensée.
 
Cette communauté s'incarne tout particulièrement dans les lieux de l'excellence scientifique, dont le Collège de France est un des plus beaux fleurons.
 
Mais elle existe à tous les niveaux de la société : c'est ce que l'on appelle justement la « culture commune », et qui cimente l'unité politique de la nation.
 
Je suis convaincu que le bain médiatique, fait surtout d'images, dans lequel nous sommes immergés, ne saurait en aucun cas remplacer l'accès, par la lecture, au trésor spirituel qui nous a été transmis. Et le développement des technologies de l'information n'a pas entamé le besoin de lecture, bien au contraire !
 
Enfin, la vertu pédagogique de la lecture est sans égale. En sollicitant les qualités d'analyse, d'abstraction, et aussi de patience de l'enfant, elle le rend progressivement capable de créer à son tour du sens.
 
La question de la lecture est donc trop cruciale pour l'abandonner à des pratiques pédagogiques déstructurantes, où la lecture relève plus de la devinette que de la méthode.
 
Voilà pourquoi j'ai pris des décisions importantes au cours de cette année, notamment par l'arrêté du 24 mars 2006, qui modifie les programmes de lecture au cours préparatoire. 

Que dit cet arrêté ?

Premièrement que l'apprentissage de la lecture se fonde sur les acquis de l'école maternelle.
 
L'enfant doit avoir enrichi son vocabulaire oral pour accéder rapidement à la lecture. Evidemment, il serait contre-productif de vouloir superposer deux difficultés : l'apprentissage de la lecture et l'accès au sens du mot. L'ordre logique, qui seul permet des progrès décisifs, c'est donc de donner d'abord aux enfants un vocabulaire oral étendu, avant de passer à la lecture.
 
Deuxièmement, l'arrêté dit que l'apprentissage de la lecture doit être systématique. 
 
Il faut donc faire prendre conscience à l'enfant que des règles précises d'association de lettres existent, qu'il y a donc une logique de composition des mots de la langue.
 
Il faut que l'enfant apprenne à reconnaître les sons élémentaires de sa langue -les phonèmes- et à établir des correspondances avec des combinaisons élémentaires de lettres -les graphèmes-, qui forment les mots.
 
L'accès aux règles de cette combinatoire est essentiel, car leur maîtrise permettra ensuite aux enfants de faire cette grande découverte que l'on peut déchiffrer un mot jamais vu auparavant !  
 
 
On ne saurait donc sans mauvaise foi assimiler l'acquisition de ces règles de composition à une récitation stérile. 
Tout au contraire, elles seules permettent d'affronter la nouveauté. Bref, le déchiffrage, c'est la clé de la liberté de lire et de penser.
 
Troisième point de l'arrêté : le déchiffrage doit être fait, je cite, « au début du cours préparatoire ». 
 
Ne jouons pas sur les mots ! « Au début » veut dire : dès la première leçon de lecture. 
 
Ce point est fondamental : il serait pédagogiquement très néfaste de ne pas donner immédiatement aux enfants les outils pour déchiffrer les mots. Les donner plus tard, c'est déjà trop tard ! 
 
Si l'on se limite à faire photographier des mots entiers, comment faire comprendre ensuite à l'enfant, qui croit maîtriser la langue, qu'il doit se plier en réalité à des règles précises ?
 
Je le dis clairement : au début du CP, toutes les leçons qui seront faites sans recourir au déchiffrage des associations graphèmes-phonèmes seront des leçons perdues !
 
Dans ce que je viens de dire, vous aurez sans doute reconnu quelques-uns des points qui ont été abordés aujourd'hui.
 
Naturellement, je n'attends pas de la science qu'elle nous livre « clés en main » la méthode idéale, la structure du cours parfait.
 
En revanche, elle nous permet de nous rendre compte de nos erreurs, de les corriger, et de donner à l'apprentissage des orientations claires.
 
C'est précisément ce que j'ai voulu faire à propos de la lecture. Mes collègues du Royaume-Uni, et d'Australie, pour ne citer que ceux-là, ont pris des décisions similaires.
 
Les scientifiques et les politiques ont des rôles bien distincts : le scientifique fait progresser la connaissance ; le politique fait progresser la société. Mais ces rôles distincts n'excluent pas qu'ils travaillent en bonne intelligence, bénéficiant des éclairages réciproques des uns et des autres.
 
C'est exactement dans cet esprit que le Président de la République a installé la semaine dernière le Haut Conseil de la science et de la technologie : un conseil de sages qui éclairera les décisions en matière de politique de la recherche.
 
C'est dans le même esprit que je vous encourage à poursuivre le dialogue que vous avez entamé aujourd'hui, sous forme d'échanges réguliers et ciblés, à mesure que les connaissances scientifiques avancent.
 
Car dans notre monde si complexe du 21e siècle, nous avons tous à gagner dans ce dialogue, peut-être contradictoire, mais finalement toujours fructueux.
 
Après la lecture, les travaux que j'ai lancés pour adapter les programmes au socle de connaissances vont aborder prochainement la question de l'apprentissage du calcul.
 
Vous avez entendu tout à l'heure le Professeur Dehaene évoquer en introduction les recherches en cours sur le calcul. 
 
Je pense que les recherches en cours et leurs hypothèses pourront aussi éclairer les travaux de réflexion que nous allons mener. 
 
Pour conclure, je voudrais juste ajouter un point. L'Education nationale a parfois la réputation d'être une maison un peu repliée sur elle-même, un peu conservatrice, en particulier pour tout ce qui concerne l'enseignement du premier et du second degré. 
 
Eh bien, votre séminaire prouve qu'au contraire elle peut se mettre à l'écoute des recherches les plus pointues pour renouveler ses méthodes pédagogiques, et travailler plus efficacement à la réussite de tous les élèves. 
 
 
Je vous remercie.

Mise à jour : octobre 2006

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