30 juillet 2012
Régis Malet est professeur en sciences de l’éducation à l’université de Bordeaux, où il codirige l’équipe de recherche comparative en éducation, prévention et professions du laboratoire « cultures, éducation et sociétés » (LACES EA4140). Auteur de nombreuses publications sur les transformations de l’École, de l’enseignement et de la formation à ses métiers, le plus souvent dans une perspective internationale, il est rédacteur en chef de la revue Éducation Comparée et préside l’Association francophone d’éducation comparée (AFEC). Dans le cadre de la concertation, il est chargé de rapporter sur le thème « Des personnels formés et reconnus ».
Quel est l’état de la formation initiale des enseignants aujourd’hui ?
Désastreux. La mastérisation de la formation des enseignants telle qu’elle a été mise en œuvre a abouti à une régression patente pour la formation des enseignants français. À contre-courant des évolutions observables en Europe, la réforme, mue par la seule raison économique, n’a pas su éviter le piège d’un modèle consécutif qui n’a pas été dépassé mais qui a été célébré par la réforme, la formation professionnelle des enseignants étant cantonnée à un encadrement compagnonnique, au cours de l’épreuve du feu de l’entrée dans le métier. Ce programme, combiné à un agenda impossible où se télescopent préparations du concours et du master, est inconséquent au regard des exigences actuelles du métier et si faiblement mobilisateur pour la nouvelle génération en période de renouvellement massif de la profession que la désaffection pour la profession devient endémique. Enfin, l’absence de prise en compte des effets de seuil d’un recrutement si tardif en termes de recrutement social des enseignants est grave, et, en l’absence de cadrage national, le renforcement des disparités territoriales en matière de formation l’est tout autant.
Quels sont de votre point de vue les axes prioritaires dans l’optique d’une réforme de cette formation initiale ?
Fondamentalement, c’est la reconnaissance des personnels, de leur travail, de leur expertise et de leur responsabilité sociale majeure, qui est abîmée et qu’il faut œuvrer collectivement à reconstruire – notamment à travers la formation. C’est la condition d’une mobilisation de tous pour la réussite des élèves. Là où les politiques récentes ont produit de la rupture et de la défiance entre les enseignants et l’État dont ils tirent leur mandat, il est urgent de créer les conditions d’un nouveau contrat moral entre les enseignants et la Nation, favoriser l’attractivité du métier, promouvoir la dimension collégiale du travail éducatif (qui n’insulte pas l’idée de transmission), et sécuriser un service public d’enseignement et de formation fragilisé.
Il faut avoir l’ambition d’une vraie formation professionnelle et universitaire simultanée dont la vertu majeure sera de ne pas renvoyer dos à dos formations académique et professionnelle, recherche et expertise praticienne. Des formations d’excellence, comme des écoles d’ingénieurs, savent coupler formation universitaire exigeante et préparation à l’exercice du travail réel. Tout en intégrant la spécificité d’un service public d’enseignement, notamment à travers un cadrage national, il faut rompre avec des concours de recrutement couronnant des parcours académiques tubulaires si peu instruits des enjeux liés au travail réel, sans renoncer pour autant, au contraire, à une formation d’excellence appuyée sur la recherche mais aussi mobilisatrice des expertises présentes sur les terrains professionnels. Pour « faire école », cette formation devra sélectionner les futurs enseignants suffisamment tôt et dans un cadre de formation à la fois charpenté mais non enfermant, pour relancer l’attractivité de la profession et éviter les phénomènes de déperdition et de ségrégation sociale que génère un recrutement différé.
Les dispositifs de formation continue existants sont-il suffisants ?
Ils sont inadaptés. La formation continue demeure en France déconnectée de la formation initiale et d’une approche globale du développement professionnel des enseignants. En parfaite cohérence, d’ailleurs, avec la conception consécutive de la formation qui reste à l’œuvre. Dans nombre de pays européens, la formation continue sert aujourd’hui des carrières pensées de façon beaucoup plus ouvertes et surtout moins horizontales. La France fait là encore figure d’exception.
Penser l’articulation des formations initiale et continue des enseignants est pourtant un facteur de mobilisation et de mobilité professionnelle active, en cours de carrière ; elle est aussi un moyen de faire vivre des collectifs professionnels, comme certaines expériences étrangères, fondatrices d’un «professionnalisme collégial», l’ont bien montré. Il n’y a évidemment pas d’exemples à suivre, cela n’aurait pas de sens, mais il y a des configurations à questionner, et travailler ensemble à les faire évoluer pour le bien commun.






